Les Archives virtuelles de l'histoire rurale

(Extrait du livre "Quellen der ländlichen Gesellschaft, éd. par Beat Brodbeck, Daniel Flückiger et Peter Moser, paru chez hier und jetzt, Baden, 2007; pour les notes de bas de page veuillez consulter le livre svp)

La salle de lecture et le magasin sont l’essence même des archives. La salle de lecture permet aux intéressés de consulter et d’interpréter les documents. Celles-ci sont soigneusement entretenues et conservées par le personnel des archives dans le magasin. Les Archives de l’histoire rurale (AHR) fondées en 2002 ne disposent en revanche ni d’une salle de lecture ni d’un magasin. Ce sont des archives sans salles d’archives – une sorte d’archives virtuelles qui se définit en plus par le fait qu’elles lient étroitement recherche et archivage. Ces particularités des AHR tiennent à leur histoire et nécessitent une brève explication.

Historique
A la fin des années 1980, quelques historiennes et historiens recommencent, pour la première fois depuis des décennies, à s’intéresser à des questions portant sur l’histoire agricole et rurale des 19ème et 20ème siècles. Mais où trouver les sources? Cette question préoccupa les chercheurs qui se consacraient alors au 20ème siècle. Car, au début des années 1990, seules quelques sources émanant des archives publiques de Suisse étaient consacrées à l’histoire rurale du 20ème siècle. Certes, de nombreux dossiers de l’administration fédérale étaient, à cette époque déjà, disponibles dans les Archives fédérales. Mais la situation était déjà plus complexe au niveau cantonal. De nombreux services administratifs responsables de la mise en place de la politique agricole n’avaient même pas encore livrés des parties essentielles de leurs dossiers aux archives d’État compétentes. Par ailleurs, de nombreuses institutions publiques créant des documents comme des écoles cantonales d’agriculture ou encore les ­stations de recherche fédérales n’avaient encore jamais remis de documents aux ­archives compétentes. La situation des organisations et personnes privées créant des documents s’avérait encore plus précaire. Il n’existait même pas, jusqu’à l’adoption d’une loi fédérale sur l’archivage en 1998, de base légale réglementant la con­servation de dossiers émanant de personnes de droit privé effectuant des tâches d’exécution déléguées par la Confédération. De nombreux particuliers n’avaient en outre même pas conscience que leur archives étaient précieuses pour l’histoire ­rurale.

Toute personne qui, au début des années 1990, se penchait véritablement sur les thèmes ayant trait à l’histoire rurale du 20ème siècle, se vit contrainte de se tourner (également) vers des particuliers et des organisations non gouvernementales créant des documents, telles que des entreprises et des associations. Les études Bauernstand und Bürgerblock et Stand der Bauern, toutes deux parues au début des années 1990, ont révélé le fort potentiel résidant dans ce processus complexe en termes d’historiographie rurale. Les deux monographies reposent essentiellement sur l’évaluation de sources d’origine privée jusqu’alors inconnues et n’ayant pas été mises en valeur. Au plus tard à cet instant, il était clair qu’il existait auprès de particuliers des sources considérables et pertinentes portant sur l’histoire rurale.

Les sources d’origine privée constituaient un fort potentiel pour l’historiographie rurale. Cependant, les difficultés capitales afférentes faisaient parallèlement surface: qu’allait-il advenir physiquement de ces documents non classés et découverts auprès de particuliers? Comment garantir qu’ils soient également à la disposition d’utilisatrices et utilisateurs futurs? Il s’agissait donc de deux questions fondamentales. Premièrement: comment garantir que des travaux scientifiques reposant sur ces sources puissent être compréhensibles et critiquables? Et deuxièmement: qu’allait-il advenir des archives encore inconnues de la recherche? Des particuliers – cet élément ne fit rapidement plus l’ombre d’un doute – étaient dépassés lorsqu’il s’agissait de trouver une solution à ces problèmes fondamentaux. De plus, parmi les archives publiques et privées existantes, aucune des institutions contactées n’avait l’intention d’élargir sa collecte au domaine agricole. Bien au contraire. Certains expliquaient même qu’ils souhaitaient à nouveau se concentrer davantage sur l’archivage dans leurs secteurs principaux et qu’ils prévoyaient de diminuer plutôt que d’accroître leur collecte ­jusqu’alors moindre dans le secteur agricole. Telle est également l’ex­périence faite par les quelques personnes créant des documents issues de l’agriculture lorsqu’elles se renseignaient sur les possibilités d’archiver leurs documents. On leur laissait bien souvent comprendre que, pour l’histoire du 20ème siècle, leurs documents étaient trop peu importants pour être archivés. En ­revanche, cette attitude passive et négative de nombreuses archives à l’égard de sources issues du secteur agricole n’a été permise que par l’ignorance de l’historiographie à l’encontre de l’agriculture et de la population paysanne au cours des années 1980. Dans la Nouvelle Histoire de la Suisse et des Suisses parue en 1983, et louée à juste titre au demeurant, les auteurs du chapitre portant sur l’après-guerre n’évoquèrent absolument pas l’importance politico-sociale des paysans ou les expériences de la population paysanne à une époque où la vie agricole subissait des mutations inédites.

La création de nouvelles archives spécialement consacrées à la découverte, la collecte et la mise en valeur d’archives issues du secteur agricole était alors indispensable. La question était uniquement de savoir si quelqu’un serait prêt et à même ­d’atteindre un tel objectif.

Les propositions de créer des archives privées pour l’histoire rurale prirent forme au printemps 1993. Il fallait également créer une institution dans le secteur agricole, ce dont les autres secteurs et groupements disposaient en partie déjà depuis une centaine d’années. Dans ce contexte, la critique grandissante formulée publiquement contre la politique agricole fédérale depuis la seconde moitié des années 1980 ne constituait pas vraiment une toile de fond idéale pour cette entreprise. Cependant, les initiateurs ne se laissèrent pas décourager par ces obstacles. La première proposition concrète fit son apparition en août 1993. Celle-ci prévoyait la création d’une fondation des Archives de l’histoire rurale (AHR), visant à la collecte et à l’archivage de documents d’archives et de communication de connaissances.

L’ébauche de projet a été envoyée à de nombreux représentants du monde agricole, du domaine des sciences et des archives et a suscité des réactions très diverses. La plupart d’entre elles étaient plutôt gentiment sceptiques. D’autres prirent position. Le canton de Berne, à qui les initiateurs avaient proposé de réaliser le projet, ne voyait aucune possibilité que, par exemple, l’office de l’agriculture ou une école d’agriculture prenne en charge cette tâche. Walter Steiner, directeur du musée agricole de Burgrain à Alberswil (LU) et Benno Furrer, responsable des Études des maisons rurales de Suisse à Zoug, se déclarèrent en revanche prêts à prendre en charge, gérer, conserver des archives qui seraient mises en place par les futures Archives de l’histoire rurale. Andreas Kellerhals, vice-directeur des Archives Fédérales Suisses à Berne (AFS), proposa, quant à lui, «de garantir la conservation et la communication au sein des archives existan­tes». Pour les AFS, il envisageait parfaitement, dans ce contexte, des possibilités de «prendre en charge des héritages, etc. mis en valeur et pertinents en termes d’histoire rurale d’importance nationale à des fins de conservation et de communication». La «répartition du travail avec les Archives de l’histoire rurale signifierait donc», écrivit-il aux initiateurs, que «vos archives restent à vrai dire virtuelles: vous pratiquez la protection active de matériel pertinent ayant trait à l’histoire rurale, vous le mettez en valeur (établissement d’inventaires, etc.) et l’évaluez […] et y garantissez l’accès central, c’est-à-dire indiquez, sur demande, quel matériel se trouve concrètement dans quelles archives (lieu); ainsi l’évaluation concrète pouvait avoir lieu dans les archives respectives».

Ces propositions ont immédiatement été intégrées au second projet du 15 ­octobre 1993. Ce dernier devait en effet faire en sorte que le bureau de la future association «Archives pour la promotion de l’histoire rurale» puissent permettre de retrouver des fonds pertinents concernant l’histoire rurale et de les transmettre de deux manières à des fins de mise en valeur et de conservation: les dossiers devaient soit être communiqués à des archives déjà existantes, les bureaux devaient alors faire en quelque sorte fonction d’intermédiaires entre les personnes créant des documents dans le secteur agricole et les archives existantes. Soit, lorsque les personnes créant des documents souhaitaient remettre leurs archives à une institution «dédiée au ­secteur agricole», le bureau devait personnellement mettre en valeur les documents, puis les remettre aux archives des Études des maisons rurales de Suisse à Zoug ou au musée Burgrain pour conservation. Il était de plus prévu que le bureau de l’association tienne «un répertoire à actualiser en permanence sur l’emplacement de ­documents pertinents en terme d’histoire rurale dans les archives suisses existantes».

Les représentants de la recherche universitaire contactés firent preuve d’intérêt, sans engagement toutefois. Le fait que l’histoire rurale des 19ème et 20ème siècles n’ait quasiment plus été traitée dans les universités suisses au cours des années 1980/90, eut pour conséquence que l’urgence d’une telle entreprise, d’un point de vue universitaire, devint de moins en moins grande. Les archivistes, en revanche, se sentaient plus directement concernés. L’évocation de la problématique évidente du non archivage de documents d’origine agricole suscita visiblement quelques «sentiments de culpabilité» (ce qui n’était pas l’intention des initiateurs) auprès de certains. Ces sentiments conduisaient en général malheureusement plutôt à une négation du problème qu’à son étude. D’autres, en revanche, s’intéressèrent au contenu du projet et reconnurent la nécessité des mesures, mais eurent du mal à se représenter une institution «s’apparentant à des archives» dans la proposition pour la création d’archives «virtuelles» pour la promotion de l’histoire rurale. Le nom «de l’association projetée ne devrait pas prêter à des malentendus», écrivit par exemple Rolf Aebersold, président, à l’époque, de l’Association des Archivistes suisses (AAS); le terme «archives» serait trop dominant, considéra-t-il, «ce serait encore mieux de l’éviter».

L’attitude globalement positive de l’Association des archivistes et la disponibilité explicite de certaines archives telles que les Archives fédérales ou les Archives sur l’Histoire du Mouvement Féminin Suisse (Fondation Gosteli), pour prendre en charge les fonds d’archives mis en valeur pour une conservation de longue durée, constituaient les conditions essentielles pour la recherche d’une contribution financière de départ. Les clarifications du département de l’agriculture du canton de Berne auprès du Fonds de loterie ont révélé que celui-ci était en principe prêt à examiner une demande correspondante avec bienveillance, dès nomination d’un organisme responsable. Les efforts réalisés aussitôt après en faveur de la création d’une association promotionnelle furent cependant bientôt réduits à néant, car il s’avéra pendant l’hiver 1994/95 que ni le musée de Burgrain ni les Études des maisons rurales de Suisse ne seraient véritablement en mesure de prendre en charge des archives plus volumineuses.

Face à cet état de fait, les initiateurs conclurent qu’un organisme responsable, d’une part lui-même ancré dans le secteur agricole et disposant d’autre part de relations avec le monde scientifique, était visiblement nécessaire à la réalisation du projet. C’est la raison pour laquelle ils contactèrent, au printemps 1995, l’École suisse d’ingénieurs en agriculture (ESIA) à Zollikofen. L’institution fondée en 1967 comme Technicum agricole suisse, et sur le point d’être reconvertie en haute école spécialisée, se prêtait vraiment à la réalisation d’une telle entreprise, puisque l’activité d’archivage correspondait bien à l’intégration prévue dans toutes les hautes écoles spécialisées d’une activité de recherche appliquée. Celle-ci ne soutint pas la proposition des initiateurs, de remettre la prise en charge et la réalisation à l’ESIA elle-même. Dans les années 1990, l’histoire rurale jouait un rôle aussi peu prépondérant dans la formation des ingénieurs agronomes à Zollikofen qu’à l’EPF de Zurich. La matière était certes proposée par l’ESIA comme option obligatoire, le cours n’avait cependant généralement pas lieu pour cause de manque d’intérêt.

La direction de l’ESIA fit cependant demander si le personnel était intéressé par ce projet. Ce fut le cas, et Anita Meyer, Hans Ramseier et Roger Schwarzenbach de l’ESIA constituèrent avec Peter Moser, l’initiateur du projet un groupe de travail ESIA pour la poursuite du projet à la fin de l’année 1996.

L’ESIA décida de ne pas participer financièrement aux Archives de l’histoire rurale, et ce malgré l’intérêt de certains collaborateurs, et le groupe de travail adapta l’ébauche de projet au cours de l’année 1997 aux conditions de l’École Suisse d’ingénieurs en agriculture. Elle proposa alors que le centre de formation, devenu la Haute École Suisse d’Agronomie (HESA) puisse accueillir les futures Archives de l’histoire rurale et que celles-ci ­devraient financer elles-mêmes leurs activités. La direction de la HESA approuva cette proposition et autorisa parallèlement un crédit pour l’étude du projet, afin que le groupe de travail AHR puisse, le 1er novembre 1999, engager à temps partiel et pour quelques mois l’historien Beat Weber afin de concrétiser et de mettre en pratique le projet. Il s’agissait avant tout de régler le financement des activités futures et la collaboration avec les archives existantes.

Alors que l’entrée en vigueur, en 1999, de la loi fédérale sur l’archivage aurait dû stimuler l’entreprise ne serait-ce qu’en termes de légitimation, les efforts de mise en œuvre furent laborieux et le projet fut à nouveau ralenti. Seule la décision prise au printemps 2002 par la fondation Sur-la-Croix de financer pendant trois ans une partie des activités stimula à nouveau les efforts. Enfin, plus rien ne s’opposa au lancement, lorsque deux institutions fédérales (l’Office fédéral de la culture et l’Office fédéral de l’agriculture) se déclarèrent également prêtes à apporter de petites contributions de départ uniques. Le 1er septembre 2002, Peter Moser débuta le travail au sein des Archives pour l’histoire rurale dans le cadre d’un engagement à 60%. La HESA mit à disposition l’infrastructure moyennant rémunération.

L’entreprise enfin lancée put fonctionner avec succès grâce au fait que de nombreux autres fonds d’archivage d’origine privée aient été découverts au cours de la seconde moitié des années 1990, parallèlement aux efforts déployés pour la création d’Archives de l’histoire rurale. Ces fonds d’archivage pouvaient dorénavant être mis en valeur par les Archives de l’histoire rurale. Ainsi, les AHR avaient la possibilité de se consacrer dès le premier jour de leur existence à leur véritable activité. Deux autres circonstances étaient pour l’essentiel à l’origine de ce bon fonctionnement: d’une part, de nombreuses personnes créant des documents étaient prêtes à prendre en charge au moins une partie des frais engendrés par la mise en valeur de leurs ­documents. D’autre part, l’équipe put être renforcée à l’automne 2003 par la présence d’un archiviste scientifique: Beat Brodbeck, un collaborateur spécialisé dans la pratique de l’archivage.

Domaines d’activité
Les Archives de l’histoire rurale se consacrent essentiellement à la mise en valeur des différentes sources. A cela s’ajoute la recherche et la publication d’une petite partie des sources que nous avons mises en valeur, afin qu’un public intéressé puisse y accéder­ et avoir un aperçu de ces témoins du passé.

Mise en valeur et archivage
Notre exigence de mettre systématiquement en valeur des sources datant des 19ème et 20ème siècles issues du secteur de l’alimentation et de l’agriculture, ne signifie pas que nous archivons tous les documents et dossiers portant sur ce thème. «Systématiquement» signifie dans ce contexte que nous cherchons et mettons en valeur d’une part, dans un cadre défini par le contenu et dans le temps, des sources émanant d’autant de secteurs que possible; cela signifie d’autre part que nous essayons également de ne pas perdre de vue le contexte où évoluent les personnes actives dans le secteur de l’agriculture. Concrètement, cela signifie que nous mettons en valeur des sources émanant aussi bien du 19ème siècle que d’un passé plus récent, et que nous essayons de saisir la diversité thématique aussi bien au sein du secteur agricole que dans les secteurs en amont et en aval. De plus, nous veillons à ne pas conserver uniquement des archives de personnes ayant été actives au niveau international et national. Nous documentons également les événements ayant lieu dans un contexte régional et local. Le sexe, la confession, la langue et le statut social au sein de la famille et de la société rurale constituaient pour presque tous les individus des catégories importantes et structurantes, et c’est notamment pour cette raison qu’elles ont aussi une influence sur notre activité de collecte et de mise en valeur.

Telle est notre exigence. Nous ne pouvons cependant la mettre en œuvre qu’avec le concours personnel des personnes créant les documents. Les personnes créant les documents issues du secteur de l’alimentation et de l’agriculture constituent cependant un groupe très hétérogène. Car malgré l’action de l’État sur le secteur de l’agriculture, qui mena au 20ème siècle à une véritable «socialisation» de l’agriculture, la majeure partie des archives pertinentes en termes d’histoire rurale provient encore de particuliers. Les personnes et organisations disposant de dossiers concernant l’histoire rurale doivent tout d’abord être repérées. Il s’agit ensuite de les convaincre qu’au moins une partie de leurs documents est précieuse – et que la mise en valeur et la conservation de ces derniers impliquent des frais. En effet, les Archives de l’histoire rurale, en tant qu’institution privée, doivent financer elles-mêmes leurs activités. Il s’agit là d’un processus complexe mais généralement très intéressant, au cours duquel apparaissent souvent d’autres archives que nous ne recherchions même pas. Généralement, ces relations professionnelles conduisent non seulement à un approfondissement de nos connaissances sur l’origine et les circonstances de la création de ces documents, mais également à un enrichissement des connaissances des personnes créant les documents. C’est pourquoi bon nombre d’entre elles utilisent la mise en valeur des archives pour améliorer et réorganiser le classement de leurs dossiers commerciaux. Ils rationalisent ainsi non seulement la gestion de leurs documents, mais créent parallèlement les conditions essentielles pour un archivage futur des dossiers documentant leur activité actuelle. Il est aisé de procéder à un archivage des dossiers actuels là où les intérêts directs des personnes créant les documents, des archivistes et des chercheurs se rejoignent.

La mise en valeur d’un fonds d’archivage se fait souvent à l’initiative des AHR – mais pas toujours. Il existe actuellement de nombreuses personnes créant les documents qui se renseignent de leur propre chef auprès des AHR pour connaître les ­possibilités d’archivage de leurs documents. De plus, le diagnostic qui résulte de la première visite ne constitue pas toujours le diagnostic définitif. Ceci s’applique en particulier aux archives de particuliers et d’organisations qui ont cessé d’exister. La plupart du temps, d’autres documents viennent s’ajouter aux dossiers encore existants lors du processus de mise en valeur. Par exemple, lorsque nous nous sommes renseignés sur un héritage éventuel du viticulteur, théologien et politicien libéral ­genevois, Louis Berguer, nous avons tout d’abord appris l’action de destruction ­entreprise par sa compagne, des années après le décès du président du syndicat des paysans, l’Union des Producteurs Suisses (UPS), au motif que personne, pas même les archives contactées par ses soins, ne s’intéressait aux documents. L’œuvre de ­recherche entreprise et élargie depuis, travail commun des AHR et de la famille ­Berguer, a révélé un peu de matériel qui a permis dans ce cas précis de (re)constituer un petit héritage. Même concernant les cas de prime abord désespérés, des documents encore significatifs ont pu être trouvés lorsque les personnes créant les documents ou leurs parents et connaissances s’engageaient dans la recherche. Lorsque ces derniers font de cette recherche une affaire personnelle, les chances de retrouver des documents pertinents sont généralement relativement importantes. Quelques fonds ont déjà pu voir le jour grâce à des recherches de plusieurs années et à la réunion de certains documents.

C’est la raison pour laquelle nous considérons que des lacunes évidentes des fonds d’archivage ne sont en général que temporaires. C’est ainsi par exemple que nous partons du principe qu’aussi bien la plupart des procès-verbaux du Schweizerischer Landwirtschaftlicher Verein fondé en 1863 et ceux des premières années du Syndicat des exportateurs suisses de fromage créé en 1896, existent encore et pourront être un jour joints aux dossiers mis en valeur de ces deux importantes associations.

Le procédé de mise en valeur des archives de grandes organisations est généralement peu spectaculaire. Les associations d’importance nationale disposent généralement d’archives à proprement parler, le matériel existant n’est toutefois bien souvent ni classé, ni répertorié ni correctement emballé. Ceci a pour conséquence que les archives ne sont pas exploitées au niveau interne et ne sont pas non plus accessibles à des personnes externes. Car tant qu’une distinction claire ne peut être faite entre les archives et les dossiers commerciaux encore utilisés quotidiennement, les personnes externes n’ont pas leur place dans les salles d’archives. De grandes organisations agricoles telles qu’IP-Suisse ou les Producteurs suisses de lait (l’organisation succédant à l’Union Centrale des Producteurs de Lait UCPL) ont chargé les AHR de mettre en valeur leurs archives afin de pouvoir les utiliser elles-mêmes plus tard. Le fonds d’archivage de l’UCPL, comprenant des documents représentant plusieurs centaines de mètres linéaires à «l’état brut» (dont des milliers de photos, des centaines d’affiches et des douzaines de films), a pu être réduit à quelques 150 mètres ­linéaires de matériel, grâce à leur tri, à leur évaluation, à leur enregistrement et à leur emballage. Ces archives sont à présent triées selon une logique calquée sur l’activité de l’union et consultables à tout instant via des clés de recherche électroniques, soit un répertoire d’archives structuré par chapitres et dossiers. Il n’existe en Europe aucune autre organisation centrale agricole dont les archives soient classées de manière si structurée et ainsi facilement exploitables pour des personnes externes que celles de l’UCPL. Cependant, toutes les associations n’ont pas opté pour une telle procédure, qui leur serait non seulement utile à titre personnel mais également utile au public. Bon nombre d’entre elles ne se sont pas encore réellement penchées sur la question; d’autres, comme l’Union suisse des paysans, n’ont pas pu se décider en faveur d’une procédure systématique jusqu’à présent, bien que l’association faîtière dispose de fonds d’archivage importants et pertinents, même à l’échelle internationale.

Si l’on essaie de regrouper les 79 fonds d’archivage mis en valeur jusqu’à présent par les AHR selon des critères agronomiques, l’on constate alors que des fonds relativement nombreux portent sur les thèmes de la production végétale, de la protection des plantes et de l’activité semencière. Dans ces domaines, il a été non seulement possible de documenter les diverses représentations de sélection de plantes, mais aussi les exigences, pratiques et conceptions d’évolution variées des nombreux acteurs. D’importants fonds d’archivage, dont certains on pu être mis en valeur, ont vu le jour dans le secteur de la formation des connaissances, car un savoir spécialisé abstrait était tout aussi nécessaire qu’une expérience pratique. Les connaissances abstraites et relevant des sciences naturelles, les expériences et le savoir pratiques ne sont pas uniquement liés dans le domaine des plantes, comme le montrent les archives exhaustives émanant des fonds issus des secteurs de la production, de la transformation, du commerce et de la consommation de lait et de produits laitiers.

Chaque catégorisation et classification des fonds éclaircit certains points – et rend la compréhension d’autres points plus complexe. Ainsi, une répartition des fonds selon des critères agronomiques couvre dans de nombreux cas des potentiels totalement différents des documents contenus. Le fonds de l’entreprise Maag, par exemple, documente le développement pratique de la protection chimique des plantes et réalisé avec le monde scientifique ainsi que la pratique de la commercialisation des produits dans l’espace rural au milieu du 20ème siècle. Une autre catégorie pertinente pour l’évolution rurale est celle de la classification en fonction du degré d’acceptation des autorités ou de la proximité/distance de l’État. Mais une catégorisation selon le sexe, la région, l’appartenance linguistique, la religion, le statut ­social, etc. serait instructive et offrirait un aperçu (certainement totalement différent) de la diversité des sources mises en valeur jusqu’ici.

L’intérêt et la problématique concrète de la recherche définissent en premier lieu la catégorie dans laquelle un fonds peut être réparti. Aux AHR, nous rassemblons les fonds d’archivage selon un critère exclusif très simple et formel: le statut juridique de la personne créant les documents. La banque de données Sources de l’histoire rurale ne propose donc que deux catégories pour les fonds de sources mis en valeurs par les AHR: soit celle des fonds d’archivage ou les héritages de personnes naturelles (ceux dotés des numéros AHR à partir de 700) et la catégorie des personnes juridiques, soit les fonds d’archivage d’associations, d’entreprises, d’unions, d’autorités, etc.; ces fonds d’archivage portent les numéros AHR allant de 1 à 699.

Nous aidons les utilisateurs en termes de contenu dans la mesure où nous répertorions les archives d’un fonds mis en valeur par nos soins selon un registre de mots-clés à trois niveaux. La personne cliquant sur un mot-clé obtient une liste des fonds d’archivage comprenant des documents relatifs à ce sujet. Le registre peut être interrogé dans la banque de donnée elle-même et constitue une invitation à la recherche d’autres thématiques.

Les AHR mettent essentiellement en valeur des fonds d’archivage d’origine privée «pour» d’autres archives et ne conservent que les résultats sous forme d’aperçu des fonds et de répertoire d’archives (clés de recherche). C’est la raison pour laquelle le développement de standards transparents et obligatoires dans la mise en valeur de fonds privés était essentiel à double titre: d’une part, il s’agissait de concevoir un système flexible pouvant tenir compte des divers besoins des archives qui prennent en charge les fonds mis en valeur par les AHR. D’autre part, les répertoires d’ar­chives (clés de recherche) et les clés de recherche doivent comprendre toutes les informations requises, afin de refléter sur Internet le contenu et la signification du fonds, sans qu’il y ait de «consultation physique».

Recherche scientifique et communication
Les Archives de l’histoire rurale ont eu relativement de succès du fait que nous avons développé des standards d’archivage qui sont utiles à la recherche. En effet, une mise en valeur d’archives sans maîtrise de la thématique peut conduire à un classement problématique. Les connaissances spécifiques s’acquièrent par la pratique ou par le biais de la recherche – au mieux en combinant les deux. Ceci est l’une des raisons pour lesquelles nous accordons, en tant qu’archives, une grande importance à la recherche.

Les mises en valeur, toujours au cœur des activités des AHR, ont ainsi rapidement été complétées par des projets d’exposition, de publication et de recherche. L’exposition créée pour la Direction du développement et de la coopération en 2004 et intitulée Agriculture in Switzerland: Market organization, production systems and tillage techniques in 19/20th century a été développée en 2005, pour de­venir l’exposition Ackerbau, Kulturlandschaften und Biodiversität – Zusammen­hänge und Perspektiven. Par ailleurs, la Bibliothèque publique d’Yverdon-les-Bains a accueilli l’exposition Augusta Gillabert-Randin et les Paysannes en Suisse Romande au XXème siècle de l’automne 2006 au printemps 2007. Cette exposition encadrée par de nombreuses manifestations très populaires fut consacrée à la publication du livre Une paysanne entre ferme, marché et associations. Ce tome comprend une grande partie des textes publiés pendant l’entre-deux guerres par Augusta Gillabert-Randin, paysanne vaudoise et pionnière des militantes pour le droit de vote des femmes. La publication de textes issus de journaux spécialisés et de journaux locaux, aujourd’hui quasiment plus accessibles aux lecteurs, ouvrit la voie à publication de la série bilingue des AHR Studien und Quellen zur Agrargeschichte/Études et sources de l’histoire rurale. L’objectif de cette série est d’offrir à un plus large public un aperçu et un accès aux diverses sources de la société rurale. Les sources ne parlent pas d’elles-mêmes, mais doivent au contraire être placées dans un contexte puis interprétées. C’est la raison pour laquelle les AHR publieront également, à l’avenir, des études portant sur la société rurale en général et sur l’histoire rurale en particulier dans cette série, dont voici le second tome. Le thème du tome 3 portera sur les agronomes.

Nous publions, outre des sources écrites, des sources visuelles. Nous l’avons par exemple fait en 2005 avec le concours de la Cinémathèque de Lausanne, en publiant sur DVD le film La paysanne au travail, que les paysannes vaudoises avaient initié pour la première exposition suisse sur le travail féminin (SAFFA) en 1928, à Berne. De plus, le DVD comprend également le film réalisé par Armin Schlosser en 1944 à la demande du «Verband Bernischer Landfrauenvereine» et portant sur le premier examen professionnel pour paysannes. D’autres films que nous avons numérisés traitent de la protection des plantes, du défrichement et de l’urbanisation, et de la culture maraîchère en coopérative au 20ème siècle.

Les Archives de l’histoire rurale ont été initiées par des personnes qui s’intéressaient en premier lieu à la recherche. Il est donc logique que les AHR aient essayé, après leur création, de s’imposer aussi rapidement que possible dans ce secteur. Les AHR n’ont jamais considéré l’archivage de sources comme une fin en soi, mais bien plus comme une prestation de services pour la recherche et l’agriculture, en relation avec ces dernières. Un reflet concret des efforts pour allier archivage et recherche est l’action COST A35 Progressore (Program for the study of european rural societies), dans laquelle les AHR représentent la Suisse au sein du comité de gestion, participent à de nombreux ateliers de travail et organiseront en 2008 le congrès international portant sur le sujet State agricultural policies: Causes, implementation and consequences. Dans ce contexte, les AHR effectuent également leurs recherches avec le projet Les agronomes comme intermédiaires entre la société industrielle et l’agriculture paysanne? Le rôle des agronomes dans la formulation et la mise en pratique de la politique agricole et alimentaire en Suisse, en Irlande et en Grande-Bretagne. Les agronomes sont dans un premier temps étudiés en tant que groupe de personnes: d’où venaient-ils, comment étaient-ils formés et où étaient-ils actifs? Le point suivant est consacré aux champs d’action et à la manière dont les agronomes influèrent sur la population paysanne. Enfin, la troisième partie cherche à définir dans quelle mesure les agronomes introduisirent des connaissances pratiques pro­venant des paysans et/ou académiques dans des cercles politiques, économiques et scientifiques influents. Enfin, les résultats obtenus à l’exemple de la Suisse seront comparés à la situation de l’Irlande et de la Grande-Bretagne, afin de savoir si la ­Suisse constitue une exception dans ce domaine ou non (et, le cas échéant, pourquoi).

Un autre élément principal de l’archivage et de la recherche a trait aux secteurs de la production, de la transformation et de la consommation de lait et de produits laitiers. L’ouvrage paru en allemand et en français Milch für alle/Du lait pour tous, est le premier fruit de l’étroite collaboration entre archivage et recherche, car il comprend aussi bien des études que des documents. L’étude de l’histoire de l’organisation, des «guerres du lait» et des régimes de marché au 20ème siècle repose sur l’évaluation partielle de plusieurs centaines de mètres linéaires de dossiers issus du secteur laitier, que nous avons mis en valeur entre 2005 et 2007 et qui provenaient d’organisations issues des domaines de la production, de la transformation, du commerce et de la consommation de lait et de produits laitiers. Les documents reproduits dans cet ouvrage, quant à eux, donnent un aperçu de la richesse des sources portant sur ce thème et sur d’autres, tels que la publicité au niveau national, régional et ­local. De plus petites publications au sujet de la sélection des plantes illustrent également l’intérêt permanent des AHR à ce sujet. D’autres sources sont continuellement mises en valeur pour l’élargissement de la recherche, à présent surtout au niveau local. Nous nous sommes consacrés à un nouveau domaine, jusqu’à présent totalement négligé aussi bien en termes d’archivage que de recherche historique, à savoir l’activité considérable des coopératives de consommation dans le secteur de la production alimentaire entre la Première Guerre Mondiale et les années 1990.

L’élargissement des activités des AHR dans le secteur de l’archivage et de la recherche n’a été possible que grâce à un renforcement de l’équipe qui n’était composée que de deux employés à temps partiel et quelques auxiliaires à la fin du troisième exercice, en 2005. En 2006, Regula Schär et Martina Ineichen (qui a dans un premier temps effectué un stage) ont rejoint le groupe en tant que collaboratrices actives dans la mise en valeur, et Daniel Flückiger a débuté son activité en tant que collaborateur scientifique auprès des AHR. Depuis, Daniel Flückiger est essentiellement responsable de l’élargissement de la banque de données Personnes du monde rural aux 19ème et 20ème siècles et du projet de recherche sur le rôle des agronomes. Nous employons en outre régulièrement des stagiaires ainsi que des auxiliaires affiliés à certains projets. L’emploi de stagiaires est non seulement destiné à la communication de compétences artisanales dans le secteur des archives, mais également à l’introduction dans les activités de recherche.

Banques de données – un support pour l’archivage et la recherche

Les sources sur lesquelles les historiens s’appuient dans le cadre de leur travail, illustrent de manière très différentes les structures et acteurs décrits. Certaines organisations ou personnes disposent de quantités de dossiers, alors que d’autres ne délivrent que très peu d’informations. Cependant, il ne fait aucun doute que l’importance des acteurs ne coïncide pas toujours avec la quantité ou la qualité des sources transmises. L’importance d’un acteur, mais aussi celle d’un fonds, sont généralement plus fortement définies par l’intérêt de la recherche que par le volume et la qualité mêmes des archives livrées. A savoir que ces dernières ont naturellement, dans la pratique, une influence sur la recherche à ne pas sous-estimer. Les chercheurs se consacrent généralement plus facilement à des sources bien mises en valeur et facilement accessibles qu’au travail impliquant des dossiers complexes, non mis en valeur et difficilement accessibles.

Des chercheurs sérieux se pencheront, dans le cadre de leur travail, sur l’histoire des fonds d’archivage et intégreront les réflexions correspondantes dans l’évaluation des sources consultées, ne serait-ce que pour des raisons de critique des sources. Hormis ces procédures plutôt restrictives, historiennes et historiens disposent cependant d’autres possibilités leur conférant une plus grande marge de manœuvre. Ils peuvent élargir leur champ d’action (notamment) en créant personnellement de «nouvelles» sources, en réunissant par exemple des informations, jusqu’alors isolées, dans un format permettant de les exploiter comme sources. Par exemple, par le biais de la création de «métasources» obtenues au moyen d’une recherche systématique d’informations et de connaissances sur les acteurs.70 Ceci constitue une autre activité principale des Archives de l’histoire rurale, outre l’élargissement de la recherche et la mise en valeur de sources jusqu’à présent inconnues. Le projet «Vivre et travailler dans l’agriculture de 1930 à 1970. Expériences tirées du quotidien», nous permet de donner la possibilité à des personnes qui disposent de connaissances sur la vie et le travail ainsi que sur les acteurs de l’agriculture au 20ème siècle, de transcrire leurs connaissances et de créer ainsi des «métasources» ou même un nouveau savoir. Nous concentrons notre activité sur les 20ème et 21ème siècles. C’est la raison pour laquelle nous pouvons collaborer aussi étroitement avec ces informateurs que lorsque nous recherchons des sources écrites et visuelles. Ainsi, la documentation du comportement actuel et futur des acteurs du secteur agricole vient s’ajouter à la conservation des sources délivrant des informations sur les événements existants.

Sources de l’histoire rurale
La banque de données Sources de l’histoire rurale n’est pas encore une métasource. Elle délivre uniquement des informations sur tous les fonds d’archivage que les Archives de l’histoire rurale (AHR) ont mis en valeur jusqu’à ce jour (N° AHR 1–1999). Chaque fonds d’archivage mis en valeur par les AHR dispose d’un aperçu du fonds dans la banque de données, qui comprend des informations sur l’histoire de l’organisation ou de la personne constituant des dossiers, ainsi que sur le fonds d’archivage en lui-même (lieu, volume, histoire de l’archivage, etc.). Chaque fonds dispose également de clés de recherche pouvant être obtenues en format pdf.

Outre les 79 fonds d’archivage mis en valeur par les AHR jusqu’ici, la banque de données Sources de l’histoire rurale comprend encore 41 aperçus de fonds d’archivage pertinents en termes d’histoire rurale ayant été mis en valeur par d’autres archives. Il s’agit des fonds dotés des numéros AHR 2000 ss. En font partie les fonds pertinents en termes d’histoire rurale listés au chapitre II dans les Archives fédérales suisses, dans les archives de l’EPF de Zurich et dans les Archives cantonales vaudoises à Lausanne. (Les fonds d’archivage dans les archives sur l’Histoire du Mouvement Féminin Suisse auprès de la Fondation Gosteli à Worblaufen ont été mis en valeur par les AHR.) Les fonds pertinents en termes d’histoire rurale présents dans les autres archives de Suisse n’ont jusqu’ici pas encore été systématiquement découverts par les AHR. Seuls quelques fonds exemplaires ont été repris dans ce volume pour refléter la diversité de sources existantes dans ce secteur (telle que les héritages de Fritz Bigler dans les Archives pour l’histoire contemporaine, de Jean Piller à la Bibliothèque universitaire et cantonale de Fribourg ou de Friedrich Gottlieb Stebler dans les archives d’Agroscope Reckenholz-Tänikon, Zurich).

Outre la recherche de fonds d’archivage via la liste de tous les fonds contenus dans la banque de données Sources de l’histoire rurale, il est également possible de rechercher des archives via des mots-clés. En effet, tous les fonds d’archivage mis en valeur par les AHR sont répertoriés selon une liste de mots-clés à trois niveaux. Les utilisateurs effectuant une recherche à partir d’un mot-clé précis obtiennent, dans la banque de données, la liste des fonds mis en valeur par les AHR contenant des archives qui comprennent ce mot-clé. Les fonds non répertoriés selon la liste de mots-clés sont logiquement ceux n’ayant pas été mis en valeur par les AHR. Ceux-ci ­n’apparaissent pas dans la recherche par mot-clé en tant que fonds pertinents, bien qu’ils contiennent peut-être des informations sur ce thème. Les utilisateurs doivent donc apprendre à faire la distinction entre les fonds d’archivage mis en valeur par les AHR et les autres.

Personnes du monde rural aux 19ème et 20ème siècles
Si la banque de données Sources de l’histoire rurale offre un aperçu rapide des fonds d’archivage pertinents en termes d’histoire rurale, la banque de données Personnes du monde rural aux 19ème et 20ème siècles systématise de nombreuses informations isolées concernant des personnes issues de la société rurale. Cette banque de données évolue en une véritable métasource et comprend également un tout autre potentiel que la «simple» systématisation d’informations encore éparses: ces informations permettent ici de générer un véritable savoir.

La banque de données comprend des informations que nous réunissons à partir de sources totalement différentes (nécrologies, correspondances, registres, rapports annuels, tracts, tradition orale, etc.). Il s’agit de réunir en un même lieu des informations jusqu’alors isolées et éparses et de les transcrire, afin de reconstituer au mieux les biographies. C’est la raison pour laquelle nous travaillons également avec des porteurs de savoir externes, afin qu’ils communiquent leurs informations sur les acteurs de la société rurale pour l’élargissement de la banque de données. Paysannes et paysans, enseignants des écoles d’agriculture, conseillers, secrétaires d’association, agronomes et porteurs de savoir de la société rurale sont généralement autorisés à intégrer leurs connaissances concernant d’autres personnes dans la banque de données. Ils peuvent soit le faire indirectement via des communications écrites ou orales aux AHR, soit les saisir directement dans la banque de données à l’aide des fonctions spécifiques du logiciel Mediawiki. Les AHR décident en fin de compte du format et du contenu des données afin de conserver un standard minimal et une certaine uniformité des informations concernant les personnes.

D’une manière générale, il s’agit, pour un article consacré à une personne en premier lieu (et parfois pour longtemps) uniquement d’une suite d’informations isolées. Celles-ci peuvent cependant former une sorte de biographie au fil du temps. D’un point de vue de la pratique de la recherche et de la théorie des connaissances, ­l’activité de collecte constitue déjà un acte volontaire en vue de la construction d’une biographie.71 Ceci se reflète, lors l’alimentation de la banque de données par de nouvelles informations, dans le fait que toutes les données dont nous disposons doivent être reliées à une personne bien précise.

Le motif de l’enregistrement d’une personne dans une banque de données est généralement pragmatique – il est axé dans la plupart des cas sur la présence d’informations. Car la réponse à la question de savoir quelles personnes sont «importantes» pour la reconstruction de processus historiques (et lesquelles peuvent être par définition enregistrées dans la banque de données), variera fortement selon l’intérêt de recherche. Les biographies de domestiques en activité dans l’entre-deux guerres ne seront guère utiles à une personne souhaitant se renseigner sur les paysans sélectionneurs de semences à la fin du 19ème siècle ou au début du 20ème siècle. En revanche, ces domestiques sont intéressants pour les personnes qui effectuent des recherches sur l’origine sociale et les possibilités de développement économiques et sociales au sein de la société rurale au 20ème siècle.

Actuellement, la banque de données Personnes du monde agricole comprend d’une part une base d’hommes et de (quelques) femmes qui ont été nommés et enregistrés dans le cadre de la recherche sur l’histoire rurale de Suisse. A cela s’ajoute un nombre bien plus important de personnes sur lesquelles nous, AHR, disposons d’informations ou que nous connaissons mieux. Par exemple, de nombreuses informations sur des personnes font surface dans le contexte de la mise en valeur de fonds d’archivage entiers. A cela s’ajoute une évaluation systématique des sources sérielles telles que les organes de publication de certains groupements ou des répertoires de personnes chargées de fonctions. Normalement, la qualité et la densité des informations varient considérablement. Car toutes les informations ne proviennent pas de biographies ou d’autobiographies obtenues via un processus de travail riche et réfléchi. Bien souvent, nous ne disposons que de données rudimentaires telles qu’un événement datable ou l’adhésion à une association. Cependant, en fonction du contexte, une telle information peut également contribuer à enrichir les connaissances sur la personne et son environnement. Si, pour ne citer que cet exemple-là, les membres de la première organisation de productrices, dont nous ne connaissons, hormis ­l’adhésion à l’Association des Productrices de Moudon, que le nom, sont également enregistrées dans la banque de données, alors une liaison correspondante permettra de mettre en exergue une image supplémentaire de l’APV, peut-être très différente de celle que nous connaissions jusqu’alors. La juxtaposition systématique de biographies permet souvent de reconnaître des liens tels que des relations familiales par exemple, que l’on perd sinon facilement de vue.72

L’état des banques de données se définit fortement en fonction de nos projets de mises en valeur. Ceci permet d’une part d’assurer que les personnes enregistrées dans la banque de données jouissent d’une importance minimale dans ou pour la société rurale. D’autre part, il se peut que le registre biographique suive d’une certaine manière celui des documents écrits existants et conservés – et ne fasse ainsi que confirmer les jugements dont nous disposions déjà ou que nous supputions tout au moins. C’est précisément la raison pour laquelle l’accès, systématique mais contrôlé, donné à des porteurs de savoir externes est particulièrement important afin de pouvoir rendre visibles des éléments inattendus et imprévus.

La banque de données est accessible aux intéressés depuis l’automne 2007; aucuns frais ne sont perçus pour son utilisation. Au printemps 2007, nous avons commencé à élaborer, parallèlement à celle-ci, une banque de données Personnes du monde rural en Irlande aux 19ème et 20ème siècles.73 L’élargissement à la situation ­irlandaise a résulté des connaissances existantes auprès des AHR sur la situation en Irlande, où nous avons mis en valeur des fonds d’archivage d’organisations et de personnes.74 Une comparaison entre l’Irlande et la Suisse dans le contexte européen est particulièrement adaptée, car la société irlandaise, contrairement à la société suisse, a été fortement marquée par l’agriculture jusque dans l’après-guerre – et suscite ainsi des questions et des réflexions non conventionnelles.

Les AHR et les archives
Les Archives de l’histoire rurale ont débuté leur activité à l’automne 2002 comme projet auprès de la Haute École Suisse d’Agronomie (HESA). Cela signifiait concrètement que la HESA a mis l’infrastructure à la disposition des AHR et que le directeur des AHR enseigna en contrepartie 30 leçons. Les AHR durent dès le début générer elles-mêmes les moyens financiers nécessaires à leur activité. En revanche, leur direction et leur politique d’archivage étaient depuis le début indépendantes de la HESA. Les synergies entre les deux institutions se sont avérées dans la pratique nettement moins bonnes qu’escomptées, ce qui entraîna la dissolution des relations ­institutionnelles au bout de deux ans. L’Association Archives de l’histoire rurale a été fondée en tant que nouvel orange responsable du bureau, toujours situé dans l’ancienne école de laiterie et de fromagerie à la Rütti. Les AHR sont ainsi juridiquement indépendantes depuis le 1er janvier 2005. Marianne Spychiger, de Mont-Crosin, préside l’association. L’association AHR est exonérée d’impôts en raison de la poursuite de buts de service public; le bureau est autofinancé par la réalisation de prestations de services d’intérêt général, puisque tous les fonds d’archivage mis en valeur sont gratuitement mis à la disposition du public et de la recherche. L’association de soutien des Archives de l’histoire rurale (AS-AHR), initiée par Claudia Schreiber en 2005, soutient des projets des AHR, tels que l’établissement en 2006 de la banque de données Personnes du monde rural aux 19ème et 20ème siècles.

Les AHR, en tant qu’archives virtuelles, ne disposent en principe pas (et réellement que de très peu) de possibilités de conservation et collaborent étroitement avec d’autres archives reprenant les fonds mis en valeur par les AHR. En font partie les Archives fédérales suisses, les archives d’État des cantons de Berne, de Fribourg, de Vaud, de Thurgovie, de Schaffhouse, de Schwyz et d’Argovie ainsi que les archives de la ville de Berne et de nombreuses archives privées telles que les Archives sur l’Histoire du Mouvement Féminin Suisse à Worblaufen. Tous les fonds d’archivage mis en valeur par nos soins doivent à un moment donné être conservés en bonne et due forme en-dehors des murs des AHR. C’est la raison pour laquelle nous avons commencé à créer des archives à proprement parler auprès des personnes mêmes créant des documents. Nous avons ainsi pu garantir que de grands fonds, que des archives existantes ne pouvaient pas prendre en charge, puissent malgré tout être rapidement mis en valeur et utilisés par des tiers. Les personnes créant les documents qui optent pour une telle procédure sont généralement non seulement très soigneuses lors de la manipulation des archives qu’elles ont mises en valeur, emballées et répertoriées dans une clé de recherche, mais elles veillent également à ce que les éventuels dossiers actuels et futurs soient évalués et archivés avec le même soin. Dans certains cas, nous prenons également en charge l’encadrement et la direction d’archives privées sous forme de travaux par mandats.

Notre relation avec les Archives sur l’Histoire du Mouvement Féminin Suisse de la Fondation Gosteli à Worblaufen est particulièrement étroite. Plusieurs raisons sont à l’origine de cette collaboration, étonnante pour beaucoup à première vue. Premièrement, les deux archives ont vu le jour pour des raisons similaires: la société ­industrielle rencontrait les mêmes difficultés avec l’agriculture paysanne qu’avec le mouvement féminin. Et, bien que la société industrielle les traitât toutes deux de ­manières très différentes, ces circonstances ont eu des conséquences similaires lors de la transmission des sources: les archives d’État ont pendant longtemps totalement négligé la collecte des sources, aussi bien dans le secteur agricole que dans le domaine du mouvement féminin. C’est la raison pour laquelle des acteurs privés sont devenus actifs aussi bien au sein du mouvement féminin que dans le secteur agri­cole sans aide de l’État. En revanche, toutes deux ont emprunté des chemins très différents: le mouvement féminin avec la création d’archives en libre accès, l’agriculture avec la création d’archives «virtuelles». En ce sens, les Archives de l’histoire rurale représentent exactement l’inverse des Archives sur l’Histoire du Mouvement Féminin Suisse, où une grande partie des archives est entreposée dans les pièces mêmes de travail. Notre «simple» statut d’archives «virtuelles» nous a incités à accorder une importance toute particulière à la mise en valeur technique et conceptuelle des fonds. Ceci constitue également la base de la collaboration entre les deux archives: les Archives du Mouvement Féminin nous ont appris que ce travail herculéen est réalisable dans un cadre privé – et la Fondation Gosteli peut à présent se baser sur les connaissances et les expériences des AHR afin de réaliser une mise en valeur judicieuse.

Histoire agricole et histoire rurale
Le Ludwig Boltzmann Institut für Geschichte des ländlichen Raumes voit le jour en 2002, dans la ville autrichienne de St. Pölten, au même moment que la création des Archives de l’histoire rurale en Suisse. La création d’un institut de recherche sur l’histoire du monde rural, tel que se nomme l’institut de nos jours, révèle que les temps où la recherche historique mettait au même niveau société rurale et population paysanne ou encore espace rural et agriculture, étaient, après l’espace francophone et l’espace anglophone, dorénavant également révolus dans l’espace germanophone.80 En Grande-Bretagne par exemple, l’extension de l’agricole au rural avait déjà été effectuée dans les années 1980. Les éditeurs du journal Rural History, fondé en 1990, se distancièrent par exemple de la perspective «de vaches et de charrues» (telle qu’ils la surnommèrent dans l’éditorial de leur première édition) de la réputée Agricultural History Review, qui avait servi de point de cristallisation de l’historiographie rurale britannique dans l’après-guerre. Les éditeurs de Rural History aspiraient, comme le sous-titre du nouveau magazine le signalait, en premier lieu à un élargissement du support de recherche; ils voulaient à l’avenir traiter l’économie, la société et la culture, lorsqu’il était question de la campagne. Les vaches et les charrues faisaient parfois partie de Rural History, mais elles ne devaient pas être au cœur des analyses. Les principes de l’École des Annales française devaient remplacer le point de vue de l’historiographie rurale anglaise.

La création d’«Archives de l’histoire agricole» (car les Archives de l’histoire rurale portent le nom d’Archiv für Agrargeschichte en allemand) dans l’espace ger­manophone au moment précis où les quelques chercheurs encore intéressés à l’espace rural ont plutôt tendance à se détourner de l’aspect agricole et à se consacrer à l’aspect rural, n’est-elle pas un anachronisme ou peut-être même un pas dans la mauvaise direction? Le terme «agricole» dans le nom d’une institution n’est-il pas en lui-même une contribution choisie pour la poursuite de la marginalisation du sujet principal à traiter? Cette question se pose également et en particulier lorsque l’agriculture, d’un point de vue financier, ne constitue plus le secteur économique le plus important dans la campagne et que la population paysanne est bien souvent ­devenue une petite minorité menacée de s’éteindre.

Si les questions sont légitimes, la réponse doit être tout aussi claire. Car il existe plusieurs bonnes raisons révélant qu’il est judicieux et nécessaire d’empêcher la disparition abstraite de l’agriculture: des raisons relevant aussi bien de la politique de recherche historique que de la politique sociétale actuelle. Premièrement, l’historiographie agricole des 19ème et 20ème siècles dans l’espace germanophone n’atteint de loin pas, d’une manière générale (et en particulier en Suisse), le niveau anglo-saxon, qui par ailleurs ne se réduit pas à une perspective de «vache et de charrue», mais qui se distingue par un grand nombre de sujets via des accès méthodiques différents. L’historiographie agricole est moins développée dans notre pays que dans l’espace anglo-saxon, du fait que les sources souffrent ici d’une situation précaire. Le manque à gagner, même dans le domaine des sources, qui constitue la base de toute historiographie, est donc considérable. De plus, l’absence de connaissances sur des aspects centraux du développement agricole ne peut pas uniquement être compensée par l’établissement de savoir sur le monde rural. L’élargissement des connaissances sur le développement de la société rurale est certes une aide considérable et indispensable pour le développement de l’historiographie agricole. Mais ce n’est que l’élargissement des nombreuses approches très prometteuses en vue d’une thématisation des options d’action et du comportement des acteurs, par exemple, ainsi qu’une analyse des flux de matériels et des interactions de la nature et de la société qui élèvera l’historiographie agricole en Suisse à un niveau international. Ceci nécessite que des sources d’origine agricoles soient découvertes et mises en valeur avant d’être évaluées.

Mais, outre des réflexions ayant directement trait à la politique de recherche, il existe également des raisons ayant trait à la société actuelle qui font que des archives pour l’histoire agricole sont nécessaires. Dans une société où l’évocation de l’agriculture est devenue très confuse, une explication analytique des circonstances complexes (et non compliquées) dans et autour du secteur agricole est plus urgente que jamais. C’est là que réside un fort potentiel de l’histoire agricole pour la société ­actuelle, qu’il convient d’exploiter. Une condition à l’activation de ce potentiel pour l’historiographie est cependant l’établissement de connaissances solides, au sein du corps des historiens qui effectuent pour cela judicieusement des recherches dans d’autres disciplines. Malheureusement, bon nombre de théories, méthodes et termes des sciences sociales modernes, généralement modelées par un monde industrialisé, contribuent bien souvent à une confusion plus importante de la réalité historique des conditions de vie et des comportements paysans. La complexité de la logique propre de l’utilisation de ressources biologiques (vivantes), sur laquelle repose de nos jours majoritairement l’agriculture, nécessite cependant une perception et une formation de théories propres afin de pouvoir décrire et saisir précisément l’élément analysé. Car la paysannerie n’est ni un état dans le sens historique, ni une classe dans le sens moderne du terme; les responsables d’entreprises familiales modernes ne sont ni des entrepreneurs ni des travailleurs – mais les deux à la fois; les paysannes ne sont ni des femmes d’affaires ni des femmes au foyer et les domestiques agricoles n’étaient pas des salariés libres du fait qu’ils existaient en tant que groupement social. En outre, comment saisir de manière réaliste la production agricole avec la fonction de production néoclassique, lorsqu’il est sujet du sol en tant que site, et non plus en tant que moyen et base de production?

Qui, si ce n’est l’historiographie (agricole), en lien avec les sciences naturelles, pourrait clarifier ces questions en participant à une discussion qui est aujourd’hui largement marquée par de pures illusions? Forte de ses compétences, tout du moins en théorie, d’analyse de «l’autre», elle est particulièrement adaptée à l’identification et à l’analyse des causes des problèmes d’alimentation et d’environnement au sein des sociétés industrielles et de consommation. C’est pourquoi l’histoire agricole ne doit pas uniquement se pencher sur la réalité agricole, mais aussi sur les intérêts de ­recherche, les problématiques et les méthodes d’autres sciences et des acteurs culturels pour clarifier des termes bien souvent vides de sens et poursuivre le développement de la formation théorique dans le secteur agricole.85 Une histoire agricole qui se consacre sérieusement aux phénomènes et processus des bases de toute production agraire traités dans les sciences naturelles et qui se renseigne sur ses conditions historiques concrètes et leurs représentations dans la culture, deviendrait sans doute un interlocuteur intéressant et fiable pour les personnes achives dans le processus de prise de décisions actuel. Car seules les analyses qui traitent et mettent en relation de manière réaliste aussi bien les phénomènes naturels que culturels leur sont utiles; en revanche, chacun peut formuler espoirs et désirs à sa guise.

Une formation de théories et de concepts réfléchie constitue une condition ­nécessaire, mais non suffisante pour la réalisation du potentiel de l’historiographie agricole. Ceci nécessite également des sources – et donc également des archives agricoles. En tous les cas, des archives qui participent à la recherche et qui tient compte des phénomènes non agricoles – ou uniquement indirectement liés à l’agriculture. ­Insister sur l’aspect agricole constitutif de la société rurale ne signifie pas combattre l’élargissement de l’histoire agricole à l’histoire rurale. Bien au contraire. Nous répar­tissons ces efforts, collaborons étroitement avec les institutions correspondantes en Suisse et à l’étranger et collectons par conséquent aussi des sources des parties de la société rurale qui ne sont pas directement liées à l’agriculture. Et les prêtres, commerçants de chiens, sages-femmes, bouchers et professeurs sont également en étroite relation avec les conditions agricoles. Il en va de même pour les pendulaires et les touristes qui dominent aussi bien en termes de nombre que de valeur ajoutée monétaire ce que l’on appelle aujourd’hui la campagne, mais qui ne peut en fait presque plus être différencié des agglomérations. Ils influent tous sur le secteur agricole, le modèlent et vivent de la nourriture produite par l’agriculture indigène ou importée d’Ukraine, du Brésil ou de Nouvelle-Zélande.

Si nous nous concentrons sur l’aspect agricole et si nous le mettons en exergue dans le nom allemand de notre institution, ce n’est pas par ignorance des aspects non agricoles, mais dans le but de souligner le potentiel et la signification de l’aspect agricole pour la société tout entière. Car l’aspect agricole va bien au-delà de l’espace rural et de la société rurale. Les femmes, hommes et enfants liés au commerce laitier, par exemple, qui ont marqué le quotidien des villes bien au-delà de la seconde partie du 20ème siècle et qui avaient partiellement de très étroites relations avec les consommateurs, réapparaissent dans le thème de la production laitière, et non pas de celui de la ruralité. Si l’on laisse de côté l’aspect agricole d’un point de vue conceptuel sur la voie judicieuse et souhaitable de l’élargissement de l’histoire agricole à l’histoire de l’espace rural, alors il se peut que disparaisse précisément ce qui était constitutif de la société rurale. Alors surviendra pour l’historiographie le même phénomène qui est à constater dans la formation théorique au sein des sciences sociales depuis les années 1960 déjà – qui a conduit au fait que, pour décrire la situation de manière imagée, nous partons de nos jours du principe que la table est déjà mise lorsque nous nous levons le matin. L’alimentation en tant que phénomène social est certes un sujet très intéressant,86 mais comme l’alimentation est toujours liée à des flux de matières, il convient de prendre pour sujet, outre les formes de consommation, les bases écologiques et les diverses formes de l’organisation sociétale de la production et de la transformation alimentaire. C’est précisément ici que réside un fort potentiel de l’histoire, car celle-ci ne se limite pas uniquement à expliquer qui consommait (ou non) quoi, comment et pour quelles raisons ou encore quelle était la nature des déchets éliminés. L’histoire agricole a le potentiel d’illustrer qui produisait quoi, à quelle époque et dans quelles circonstances – et qui créa ainsi les bases de toute existence humaine sur Terre.